titre japonais : イキガミ(Ikigami)
auteur : Motorô Mase
édition française : Asuka (2009) et Kazé (2009)
nombres de tomes sortis en France : 8, série finie.
Résumé : Dans un futur proche, au Japon, tous les enfants subissent un vaccin dit de « prospérité nationale » qui contient une capsule. Si cette capsule est inoffensive durant les premières années de vie d’un individu, à l’âge de 18 à 25 ans, une sur mille provoquera la mort de son porteur. Cette loi cruelle a pour but d’apprendre aux citoyens à apprécier la valeur de la vie, car chacun d’eux pourra mourir en atteignant l’âge de 18 ans. Toute opposition à la « prospérité nationale » est sévèrement punie et aucune remise en cause du gouvernement n’est acceptée. Fujimoto est un citoyen comme les autres, à un détail près, son métier est « livreur », c’est à lui que revient la lourde tâche de délivrer « l’ikigami », le préavis de mort qui annonce à un porteur de capsule tueuse l’heure et la date de sa mort, afin qu’il décide de ce qu’il fera durant ses dernières heures de vie.
Cela fait un certain temps que je pensais faire une critique d’Ikigami, car
malgré ma volonté de varier les critiques sur des styles de mangas très différents les uns des autres, je n’avais pas encore fait de critique de seinen. C’est un genre que je ne lis pas souvent,
en général je trouve les histoires trop sérieuses et les dessins ne m’attirent pas. D’ailleurs, je ne pense pas que j’aurais acheté par moi-même le premier tome d’Ikigami, on me l’a tout
simplement offert, et j’étais sceptique : « ça à l’air glauque »… Me suis-je dit.
En effet, je ne m’étais pas trompée. Le pitch de départ était déjà extrêmement morbide, et dès le premier chapitre du premier tome, on voit énormément de violence, aussi bien physique que morale.
De plus, tout est parfaitement réaliste, ce qui fait qu’on se sent carrément mal à l’aise en lisant ce manga, et pourtant… On ne peut s’empêcher de le dévorer. La situation des personnages et les
questionnements qui envahissent le héros, Fujimoto, à propos de la légitimité de cette loi, sont extrêmement complexes et prenants.
Les dessins quant à eux sont très typiques du seinen, on ne peut le nier. Les traits des personnages sont réalistes et très expressifs. Je ne pourrais les qualifier de « beaux » ou d’agréables à regarder, contrairement à ceux des mangas dont j’ai parlé dans mes critiques précédentes. Soyons clairs, les dessins d’Ikigami ne sont pas là pour ça. En revanche, il y a une volonté de Mase de rester très « vrai », ce qui se ressent d’abord dans l’histoire, mais aussi dans les dessins. Il est très appréciable dans un manga de pouvoir différencier clairement les personnages avec autre chose que leur coiffure ou leurs vêtements, et tout aussi fan de manga que vous êtes, vous vous accorderez avec moi pour dire que cela est assez rare dans la plupart d’entre eux.
Le manga est structuré en plusieurs parties distinctes auxquelles on s’habitue rapidement, et qui
donne un rythme bien agréable : deux épisodes par tome, dont chacun est découpé en trois actes. Chaque épisode montre la vie d’un
personnage qui va recevoir l’ikigami, et ce qu’il va faire de ses dernières 24h. C’est en fait l’ikigami qui fait le lien entre le personnage principal, Fujimoto, le livreur, et les
personnages qui changent à chaque tome, puisque c’est toujours lui qui leur apporte l’ikigami.
Je trouve l’idée particulièrement intelligente. En effet cela ne nous permet pas seulement d’avoir une vision morcelée de l’histoire, à travers plusieurs vies très variées, mais aussi de suivre
une continuité à travers le personnage de Fujimoto. Cela est d’autant plus intéressant que les personnages secondaires qui reçoivent l’ikigami ne peuvent avoir qu’une réaction spontanée, et donc
subjective de la loi de prospérité nationale. Leur opinion se fait dans l’empressement, dans la révolte et bien souvent le désespoir, tandis que Fujimoto lui, de par sa position de fonctionnaire,
n’a non seulement pas le droit de penser du mal de son propre métier, mais doit en plus tenter de rester objectif, tout en étant confronté au malheur des familles. De plus, et je vais en reparler
par la suite, on voit vraiment une évolution dans le personnage de Fujimoto, là où les individus condamnés, eux, ont toujours le même type de réaction, ou presque.
Ikigami est un manga d’anticipation. C’est-à-dire qu’il envisage ce que sera notre futur, ici, la façon dont le gouvernement pourrait évoluer. Evidemment, on ne peut être que choqué en imaginant qu’un être humain sur mille pourrait être sacrifié, au prix d’une idéologie que personne ne peut contester au risque d’être sacrifié à son tour… On se dit « c’est impossible, ça ne pourra jamais arriver… » Et pourtant, plus le roman avance, plus on est absorbé par l’histoire, introduit dans ce monde qui semble si réel, et on en vient à se dire que ce n’est pas si impossible que ça… On peut même trouver des exemples de gouvernements qui s’en rapprochent aujourd’hui, ou le totalitarisme est considéré comme normal.
Ainsi au fil des chapitres et en suivant les dernières heures de ces multiples personnages, on est plus seulement troublé par ce concept de « prospérité nationale », on est même effrayé.
Par ce concept de gouvernement tout puissant, qui impose un « carpe diem » au sacrifice de toute liberté, Mase transforme un idéal de vie épicurien très fantasmé dans notre monde moderne (cueille le jour présent sans te soucier du lendemain) en une tyrannie diabolique dont on a à tout prix envie d’échapper.
Mais au-delà même d’une critique politique, on sent que le mangaka a voulu rester au plus proche de l’individu et de la nature humaine, c’est pourquoi le choix de montrer les dernières heures de toutes ces personnes condamnées se justifie parfaitement. A travers ces différentes vies, ces âmes torturées, qui tentent de lutter contre la mort, Mase nous emmène dans une réflexion plus intime sur ce système dictatorial. On se pose des questions sur ce que l’on ferait nous, à leur place. Profiterions-nous vraiment de nos dernières heures de vie, ou au contraire, saisirions-nous notre dernière chance de se révolter contre le monde ? Se pencher sur diverses vies permet également d’aborder des sujets très actuels et tabous, comme la drogue, les problèmes d’argent, la persécution et bien sûr… la peur de la mort.
On ressent vraiment
un énorme désespoir en voyant ce que font les personnages de leurs dernières heures. On comprend que ce ne sont jamais les bonnes personnes qui meurent, d'ailleurs y a t-il de "bonnes" personnes
pour mourir ? On se rend compte également qu’il est très contradictoire d’inculquer la valeur de la vie, justement en la sacrifiant. Les personnages sont uns à uns abattus, écrasés par le poids
de la fatalité comme des héros de tragédie. Mais finalement chacun apporte sa petite pierre à l’édifice, qui un jour peut-être fera s’effondrer le système, ne serait-ce qu’en faisant comprendre à
Fujimoto, qui les observe, à quel point ce gouvernement pour lequel il travaille et auquel il s’efforce de croire est très fortement déficient et injuste.
Je trouve personnellement que c’est l’un des rares défauts du manga, mais c’est très dommage que les histoires individuelles que l’on trouve tout au long d’Ikigami ne soient pas toujours
intéressantes. Certes, elles sont toujours poignantes, mais on retrouve des similitudes entre plusieurs histoires, il y a une impression de répétition qui provoque la lassitude au cours des
tomes, alors qu’au contraire, l’histoire de Fujimoto ne fait que s’intensifier. Vers la fin de la série, je pense que Mase a perdu le parfait équilibre qu’il avait jusque-là entre le fil rouge du
personnage principal et les épisodes des personnages secondaires. Il est aussi possible que cette lassitude soit voulue, de sorte que l’on se dise qu’à cause de la loi de postérité nationale, la
société n’avance plus. Quoiqu’il en soit j’avoue m’être moins intéressée aux histoires des victimes vers la fin de la série.
Malgré tout, il y toujours quelque chose à découvrir dans Ikigami au cours des tomes. Une
morale certes très présente, mais qui n’empêche pas d’en tirer des leçons personnelles, de se poser des questions sur sa propre vie et sur le monde, tel qu’il est ou qu’il pourrait devenir.
Je dois dire que mon appréhension en commençant le premier tome du manga s’est vite dissipée. Certes, à priori toute cette histoire, ces morts, cette politique écrasante sont effroyablement
glauques. Et puis au final, il y a tout ce lyrisme, cette poésie qui ressort du manga, qui émane de l’accumulation de sentiments humains que le pouvoir ne parviendra jamais à éteindre malgré tous
ses efforts. Dans Ikigami, il n’y a pas que la façon « glauque » d’interpréter les choses, et il suffit de rester au plus près de l’humain, comme Mase tente de nous le faire percevoir,
pour le comprendre. Peut-être ne verrez-vous pas les choses de la même façon que je les ai vues, peut-être aurez-vous votre propre lecture d’Ikigami, qui contredira la mienne. Et c’est sûrement
ce qu’il y a de plus intéressant dans ce manga, chacun pourra le lire différemment, en tirer des conclusions qui lui seront propres. Alors qu’attendez-vous pour vous faire votre propre
opinion ?










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